09/08/2011

La CIA, une armée comme les autres ?

Depuis sa création en 1947, l'histoire de la CIA a été émaillée de missions de combat menées dans un cadre paramilitaire. Depuis le 11 septembre, la CIA s'est vue projetée sur plusieurs théâtres d'opérations militaires, collaborant avec les forces armées sur le terrain et évoluant vers plus d'indépendance dans ses missions.



L'Agence en quête de capacités opérationnelles

À la fin de la guerre froide, la CIA a connu une restructuration d'ampleur, touchant notamment les unités chargées des actions de choc (Direct Action) et des opérations paramilitaires. Au cours de cette période, l'agence a vu un certain nombre de ses cadres, analystes et opérateurs, prendre leur retraite ou quitter l'agence pour rejoindre le secteur privé. À cet égard, on notera la présence d'anciens officiers de la CIA dans les comités de direction des plus grandes entreprises américaines de sécurité, de renseignement économique, ainsi que chez les industriels de défense. D'autres membres de l'Agence ont réussi à tirer leur épingle du jeu, fondant leurs propres sociétés de services (sécurité, hautes technologies, aviation de transport) et obtenant des contrats réguliers avec leur ancien employeur d'Etat.

Cette perte de personnels qualifiés au sein de la CIA a engendré en son sein un appauvrissement en matière de savoir-faire et d'expérience du terrain, en particulier dans le domaine des opérations paramilitaires, auquel se sont ajoutés des réductions de moyens. Après les attaques du 11 septembre, la CIA dut très rapidement se doter des moyens humains et logistiques nécessaires à ses opérations en Afghanistan. À cette fin, l'Agence s'était rapidement tournée vers le secteur privé, en particulier pour se doter en hélicoptères.

La CIA n'est toutefois pas dépourvue de ressources d'Etat afin de mener ses opérations clandestines et paramilitaires, entretenant un partenariat privilégié avec les forces armées américaines, en particulier le SOCOM (Special Operations Command). Plusieurs unités du SOCOM ont des liens étroits avec le NCS (National Clandestine Service) de la CIA, en particulier les Navy SEALS, la Delta Force et les US Army Rangers. Au sein de ces unités, plusieurs équipes coopèrent très régulièrement avec le NCS, au point d'être considérées comme le bras armé de la CIA. En Afghanistan, les agents de la CIA et leurs équipiers des forces spéciales sont appuyés au quotidien par plusieurs unités aéroportées, en particulier le 160th SOAR et par au moins une autre unité aéroportée dont l'indicatif est classifié. L'Agence peut également recevoir ponctuellement un appui des forces armées US, mais elle ne conserve un pouvoir de commandement que sur quelques équipes des forces spéciales. D'autre part, les forces armées américaines ne peuvent pas prendre part à des missions clandestines de la CIA, comme certaines de ses opérations menées au Pakistan.

Aux yeux de Langley, ces moyens prêtés par le Pentagone ne suffisent pas, face aux déploiements successifs effectués par l'agence en Afghanistan alors qu'elle mène en parallèle des opérations dans le monde entier. En Afghanistan et au Pakistan, la CIA a fourni un effort exceptionnel en projetant 700 de ses personnels sur le théâtre d'opération, nécessitant un appui logistique et opérationnel en conséquence. La gestion des locaux de la CIA a été rapidement allouée à des sociétés de sécurité privées (PSC), tout comme la sécurité des installations, une tâche traditionnellement réservée à des militaires.

L'argument logistique présenté initialement par la CIA a rapidement été dépassé par la volonté d'indépendance opérationnelle de l'agence, qui passe par les PSC. Le premiers bombardements ciblés par drones en AfPak ont été menés par la CIA avec une poignée de drones Predator fournis par l'US Air Force en leasing. Par la suite, la CIA a obtenu d'autres drones, dont certains décollent directement depuis une base située sur le sol pakistanais, entretenus et armés par des contractors de XE (Blackwater). En se dotant d'une petite armée de l'air téléguidée, la CIA, qui dispose déjà de sa propre aviation légère, devient totalement indépendante du Pentagone pour mener ses bombardements. De surcroit, la CIA n'est plus restreinte par les règles d'engagement (ROE) des militaires américains, certaines de ses missions entrant dans le cadre des opérations clandestines.

CIA & SOCOM, entre coopération et concurrence

Fin 2001, plusieurs missions menées en Afghanistan ont permis la prise de contact avec des chefs de guerre opposés aux talibans et la préparation de l'invasion du pays, ouvrant le théâtre d'opérations aux forces régulières américaines. Ces missions ont été menées par un petit nombre d'agents de la CIA, appuyés par des équipes des forces spéciales, dans le cadre d'une collaboration étroite. Si la prise de l'aéroport de Kaboul a été encadrée de près par la CIA, d'autres missions ont été menées en autonomie par les forces spéciales, de la négociation avec les chefs de guerre à la prise de bastions taliban. La bataille de Tora Bora qui visait à capturer Ben Laden fut pour sa part lancée par une unité mixte, commandée par quelques officiers de l'agence, avec sous leurs ordres des hommes de la Delta Force et des Rangers, des combattants afghans constituant le plus gros des troupes.



L'expérience tirée des premiers mois de la guerre en Afghanistan a incité le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld à doter les forces spéciales d'une plus grande indépendance opérationnelle, souhaitant leur attribuer de nouvelles tâches en matière de renseignement et les voir opérer en parallèle de la CIA. Le Pentagone dispose de ses propres organes de renseignement, en particulier la DIA, mais l'ensemble de ses moyens sont censés appuyer les opérations militaires, la sécurité extérieure et les missions clandestines demeurant le domaine réservé de la CIA. En Afghanistan comme en Irak, le SOCOM a rapidement monté ses propres programmes de renseignement, menant opérations clandestines et négociations sans consulter la CIA.

Si cette autonomie a été en partie remise en cause par l'administration Obama, le status quo demeure et les forces spéciales poursuivent ce type d'opérations, notamment en Afghanistan. Le travail de négociations et d'influence des forces spéciales sur le théâtre afghan a été critiqué à plusieurs reprises, parfois décrit comme manquant de tact et d'une certaine finesse avec les populations locales. Toutefois, le bilan des SF américaines, au cœur de la stratégie d'éliminations ciblées, a récemment reçu une appréciation positive dans l'Afghan National Intelligence Estimate présenté au sénat américain.

Du côté de l'Agence, le souhait de limiter au minimum sa dépendance envers le commandement des opérations spéciales et le Pentagone a donné lieu à des situations risquées. Au sein de la FOB Chapman (Khost) qui abrite des opérations de la CIA, la protection de la base était confiée à une société de sécurité privée (Blackwater), les forces spéciales n'étant présentes sur la base que pour y transiter entre deux missions avec les officiers de renseignement. La sécurité d'une base concentrant les meilleurs éléments du renseignement US en Afghanistan aurait du faire l'objet d'une protection militaire de qualité, mais les règles de sécurité y semblaient plutôt inégales, ce qui n'a toutefois pas alerté la chef de station de la CIA. En décembre 2009, la base a été la cible d'un attentat suicide mené par l'un de ses informateurs qui n'avait pas subi de contrôle de sécurité, tuant sept personnes, dont un officier de renseignement jordanien cousin du roi Abdallah II et un analyste de la CIA connu comme étant le meilleur spécialiste de l'Afghanistan au sein de l'agence.

La CIA, du commandement au micro-management

L'administration Obama, par la nomination de Leon Panetta à la tête de la CIA en 2009, a rompu avec la tradition des directeurs dotés d'une solide expérience du renseignement, issus de l'Agence, des forces armées ou de la diplomatie. Au cours de son mandat, le directeur Panetta s'est montré particulièrement discret et fut également l'auteur de propos qui suscitèrent la circonspection, voire la critique des initiés. Le D/CIA choisi par Barack Obama n'a pas mené de réforme majeure et semble avant tout avoir été choisi pour donner une image plus policée de l'agence, faisant taire les débats éthiques et techniques entre fonctionnaires du renseignement. Autrefois doté d'une certaine marge de manœuvre dans la conduite des opérations, le directeur de la CIA tend à devenir un simple relai de la maison Blanche vers la communauté du renseignement, le président et ses conseillers assurant un commandement en ligne direct.

Cette tendance au micro-management s'est illustré au cours du raid contre Ben Laden à Abbottabad, suivi en direct par Obama et son équipe depuis la Maison-Blanche. Selon certaines informations, le président Obama n'aurait pas hésité à donner des ordres tactiques au début de l'opération pour demander le déplacement de plusieurs hélicoptères. Si le Président, chef des armées, est parfaitement habilité à donner des ordres à tout moment, ce type d'attitude tend à court-circuiter le commandement d'officiers expérimentés et de professionnels parfaitement entraînés au cours d'une opération périlleuse.

Les récentes nominations à la tête du Pentagone et de la CIA, ainsi que plusieurs déclarations de Leon Panetta laissent penser que la CIA pourrait rapidement se voir allouer de nouveaux moyens issus du SOCOM afin d'étendre ses opérations d'élimination contre des commandants insurgés et des terroristes. Si jusqu'alors les officiers supérieurs du SOCOM gardaient la main sur les moyens humains et matériels prêtés aux agents de la CIA, et pouvaient ainsi imposer leurs conseils en cas de nécessité, les militaires pourraient bientôt se retrouver sous les ordres direct de Langley. L'Agence se verrait confier, in fine, le commandement d'unités du SOCOM et probablement de moyens aériens du Pentagone. Si ce projet était mis en place, la nomination à la tête du Pentagone de R. Panetta, l'ancien directeur de la CIA et proche du président Obama, devrait permettre de faciliter le processus.

Le micro-management ne touche toutefois pas uniquement les missions paramilitaires de la CIA mais se fait également ressentir dans les bureaux. L'amiral Dennis Blair, ancien DNI évincé par Barack Obama en 2010 et qui défendait une réforme en douceur des services afin d'instituer de meilleures pratiques en matière de coopération interagences, s'est opposé à de nombreuses reprises au micro-management du renseignement américain. Blair a récemment réitéré son diagnostic, considérant que cette mauvaise pratique était croissante au sein de la communauté du renseignement et que la coopération, comme le partage d'informations entre agences demeuraient insuffisants.

Le général Petraeus qui prendra ses fonctions de directeur de la CIA le 1er septembre prochain, ne trouvera pas à Langley que des amis, où de nombreux analystes sont demeurés très critiques envers l'action de ce chantre de la COIN. David Petraeus a récemment déclaré qu'il chercherait à ne pas adopter une démarche trop "militaire" en entrant à la CIA, se séparant de son équipe de conseillers constituée au Pentagone. Il a également laissé entendre qu'il souhaitait augmenter le tempo de l'analyse du renseignement, une démarche surprenante alors que les analystes de Langley se plaignent depuis plus de dix ans de ne pas disposer au quotidien d'un temps suffisant consacré à la réflexion et aux travaux d'analyse.

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