10/07/2010

Colloque logistique : extraits choisis

Dans l'attente d'enregistrements vidéo et d'un compte-rendu complet du colloque "La logistique, Fonction opérationnelle oubliée" (29 Juin 2010), voici quelques extraits des différentes tables rondes qui se sont révélées riches d'enseignements.

Benoist Bihan, doctorant et chercheur au CNRS, a défini en introduction la logistique comme "le liant entre les nœuds du système Armée", des liens matériels et immatériels, notamment par les transmissions. Il serait selon lui nécessaire d'intégrer plus pleinement la logistique à l'art de la guerre, au même titre que l'infanterie ou l'artillerie, définissant une notion de "manœuvre logistique".

Cette manœuvre logistique aurait un volet défensif consistant à préserver la cohérence du système opérationnel, à organiser la manœuvre des flux et à intégrer étroitement la logistique aux opérations de combat. Le second volet, offensif, viserait à dégrader la cohérence du système ennemi en s'attaquant à sa logistique et ainsi générer une "blessure profonde" dans son dispositif.

L'orateur a rappelé que l'ennemi irrégulier possède lui aussi une logistique, au même titre que les grandes armées, mais n'a pas à préserver d'infrastructures logistiques à l'arrière, l'essentiel de son dispositif fusionnant avec celui de la population civile. Il considère qu'il est temps d'abandonner la conquête des cœurs et des esprits, et privilégier l'isolement de l'ennemi en le coupant de ses liens logistiques étroits avec les civils.

Le capitaine de vaisseau (ER) Eudeline a présenté une intéressante rétrospective historique et stratégique du mouvement rebelle tamoul LTTE, expliquant la dépendance croissante des tigres tamouls envers la composante maritime de son dispositif logistique. On se rapportera à son article "Un mouvement terroriste vaincu par la mer : LTTE (1973-mai 2009)" publié dans la Revue Défense Nationale de Novembre 2009.

Le commandant Thépenier, a livré son expérience en tant que chef opérations du 1er BCS (Bataillon de Commandement et de Soutien) en Afghanistan en 2008. Il a souligné les conditions très difficiles dans lesquelles le 1er BCS a procédé à l'installation et au ravitaillement de la Task Force 700.

Dans la phase initiale de cette opération (juin-juillet 2008), le régiment a du procéder à des convois logistiques opérés par des vecteurs logistiques non-blindés, sur un axe Kaboul-Bagram-Nijrab tenu par l'ennemi et aux voies non-goudronnées, à un rythme effréné de deux rotations complètes par jour. Cette mission fut conduite avec peu de moyens, notamment en matière de suivi, le commandant ne disposant que de peu de visibilité sur la position et l'état de ses forces durant les convois.

Le mois de juillet 2008 vit une plus forte intégration du dispositif logistique sur le plan tactique et plusieurs actions de combat menées par le régiment dans le cadre de sa mission. L'organisation des flux logistiques, alors gérée avec les Turcs, se révèle complexe. L'arrivée du général Michel Stollsteiner à Camp Warehouse, où il prend la tête du RCC (Regional Command Capital), signe l'apparition tant attendue d'un appui aérien (US/OTAN) pour protéger les convois français.

Avec la montée en puissance du dispositif, chaque convoi aligne six vecteurs logistiques non-blindés, une dizaine de VAB dont un VAB JTAC, une section d'infanterie disposant d'un canon de 20mm. Ce convoi représente un total de 140 hommes tous sous le commandement d'un seul chef, ce qui facilite la coordination et la prise de décision. Le 1er BCS travaillait avec un partenaire local privé "Pamir Car", pour l'ensemble du transport par camion, une autre source de complexité dans la gestion du dispositif.

Désormais, un convoi logistique ravitaillant la Task Force Lafayette mobilise sur une période de 12h deux sous-GTIA, deux compagnies ANA et des équipes EOD.

Stéphane Taillat, doctorant et professeur d'histoire, a pour sa part traité de la problématique logistique du conflit irakien, tant du côté américain et de la coalition OIF, que du côté d'Al-Qaïda et des insurgés. Son exposé s'est concentré sur le "sursaut" (surge) du général Odierno et sur sa stratégie de ciblage de la logistique insurgée, notamment par le bouclage de la capitale (Phantom Thunder) et la destruction ciblée des cellules terroristes (Anaconda). Stéphane Taillat a également abordé l'intéressante question de la logistique des populations civiles au cours du conflit. Ses riches réflexions peuvent être consultées plus en détail sur son blog En Vérité et dans le document "Battle for Baghdad" sur le site du CESAT.

La seconde table ronde portait principalement sur l'évolution de la composante logistique au sein des forces françaises. Quelques points-clés qui y furent traités sont résumés ci-après.

Intervention du colonel Jacquement (EMA, CPCO chef J4)

- La RGPP a engendré une réduction d'effectifs de 54 000 personnels, dont 36 000 pour les fonctions de soutien et donc la logistique.
- En 2009, les OPEX ont connue une réduction d'effectifs de 30%, se traduisant par une réduction équivalente des frais de personnels, mais sans une réduction aussi symétrique sur les coûts logistiques.
- La France doit s'interroger sur le niveau des moyens qu'elle accorde à la logistique, afin de conserver sa capacité à "entrer en premier" sur un théâtre. La logistique des armées doit s'adapter à une force désormais expéditionnaire et professionnelle.
- Le savoir-faire français en matière de logistique est reconnu sur les théâtres, notamment dans les domaines du soutien pétrolier et du soutien sanitaire.
- Si la France n'avait pas pris le lead dans le domaine logistique, la mission EUFOR Tchad n'aurait pas eu lieu.
- L'ensemble des moyens logistiques sont très dépendants de l'airlift et il y a urgence (pour la France et l'Europe) à se doter d'une capacité propre en la matière.

Intervention du colonel Legendre (EMA, SCA)

- Il est nécessaire de trouver un équilibre dans l'externalisation de la logistique et de définir ce qui relève exclusivement du militaire.
- L'externalisation de l'habillement et de la restauration est un dossier qui suscite des convoitises et qui revient régulièrement sur les bureaux de l'Elysée.
- Le cœur du métier de logisticien militaire doit être conservé au sein des armées. Ce cœur de métier peut être défini comme "l'usage de la force, l'entrée en premier et le soutien tactique des opérations de combats".
- L'analyse des coûts, tant en interne (armées) que du côté du prestataire, doit être un préalable aux contrats, afin de définir une notion commune de rentabilité.
- Une externalisation mal préparée peut donner lieu à des "quick-win" qui ne perdureront pas à plus long terme.
- Le recours à des prestataires locaux peut avoir des conséquences collatérales, dans la création de nouveaux riches et de nouveaux pauvres. Il est nécessaire de respect les équilibres sociaux et ethniques.

Intervention du colonel Guéguen (Armée de Terre, CFT)

- La logistique des forces terrestres souffre des élongations entre arrière et avant, de la dispersion des forces sur de vastes théâtres à la géographie difficile. Elle se distingue en cela des forces navales, qui préservent une certaine autonomie logistique en opérations de par leur capacité d'emport, là où les forces terrestres sont plus dépendantes des flux.
- La logistique des armées est en recherche permanente d'une synergie tactico-logistique afin de mieux servir les forces combattantes dans leur contexte opérationnelle. La planification et l'entraînement conjoints permettent de renforcer cette synergie.
- Il est nécessaire de faire attention à ne pas descendre en dessous des niveaux actuels en terme de moyens et de financement, afin de conserver les capacités opérationnelles qui en dépendent.

La dernière table ronde fut notamment marquée par l'intervention de Georges-Henri Bricet des Vallons, qui a dressé un intéressant panorama de la présence des PSC et PMC en Irak. Il a également pointé du doigt la corruption généralisée en Afghanistan, pratiquée au profit des forces tribales afin de protéger les flux logistiques de la coalition. L'auteur de Irak, terre mercenaire (Favre, 2009) a notamment introduit le concept de "corruption système d'arme".

D'autres extraits et résumés du colloque sont à lire sur le blog Défense en Ligne de Philippe Leymarie et sur le site du Ministère de la Défense.

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