01/05/2010

Anonymous, prototype de la contestation 2.0

Le développement des NTIC offre de nouvelles opportunités aux individus comme aux organisations de mener des opérations d’influence, en multipliant les effets de leurs campagnes de manière impressionnante. Ceci s’applique également aux mouvements contestataires et aux insurrections, dont les outils de communications sont devenus de véritables armes. Le groupuscule contestataire Anonymous offre en ce sens un bon exemple d’usages avancés du web 2.0.



Anonymous est un mouvement qui a trouvé naissance sur des forums spécialisés (imageboards) au milieu des années 2000. Son intitulé est une référence à l’utilisateur anonyme qu’incarne potentiellement chaque internaute, la plupart des forums faisant mention d’un “anonyme” (anonymous) lorsqu’un utilisateur non-enregistré participe à un fil de discussion. Ce titre conceptualise le groupe: n’importe qui pouvant se présenter comme “anonymous”, Anonymous devient alors une seule et même entité.


A l’origine, le mouvement n’a pas d’objectif spécifique et fonctionne avant tout dans un but humoristique, constituant un signe de ralliement pour des internautes issus de plusieurs forums. Peu à peu, les anonymous décident de s’attaquer à des sites jugés racistes ou diffusant des contenus illégaux, en menant des raids contre leurs serveurs. À partir de 2008, l’église de Scientologie devient leur cible principale, suite au retrait d’une vidéo du site Youtube, obtenue par l’église par des menaces pénales. Leur action prendra la forme de manifestations coordonnées, d’attaques contre les sites web de l’église et de campagnes de communication virale. En 2009, le groupe Anonymous a mené plusieurs actions virtuelles en soutien aux manifestations du mouvement vert iranien, notamment en fournissant aux manifestants des conseils pour échapper au contrôle du régime iranien sur les télécommunications.

Le mouvement Anonymous s’est constitué de manière spontanée à travers plusieurs forums spécialisés, selon un processus de mème qui se révèle central pour ses membres. Dans le contexte de ces forums, un mème peut être décrit comme une idée ou un concept transmis entre utilisateurs, reproduit à grande échelle et modifié en temps-réel par les utilisateurs sous la forme de multiples variantes. C’est notamment le cas de canulars bien connus des internautes, tels que le rickrolling.

Au sein d’Anonymous, le mème est un mode standard de communication, mais également un moyen pour les membres de proposer des idées, de planifier des opérations ou de voter des décisions. L’anonymat des participants et leur non-différenciation en tout circonstance est également un des piliers du groupuscule, permettant à la fois de protéger l’identité des membres et de renforcer leur effet de groupe, comme le rappelle leur devise “We are Legion“.

Anonymous n’a pas de hiérarchie, ni de commandement établi et encore moins de quartier général physique. L’ensemble de son infrastructure est virtualisée, à travers des forums dédiés, des chats et des visioconférences éphémères, des serveurs ftp cryptés. La plupart du temps, le groupe fait usage de services gratuits, constituant un pool de béta-testeurs pour les services les plus récents et migrants en permanence d’un mode de communication à un autre. Les réseaux sociaux et les communications par sms sont également exploités pour organiser des opérations virtuelles ou des manifestations.

Le recrutement au sein d’Anonymous se fait principalement sur le web, par le bouche à oreille, sans critères de recrutement ni contrôle quelconque. C’est principalement le cool factor qui attire les internautes vers Anonymous, dont les membres maîtrisent parfaitement les outils de communication 2.0 et mènent des campagnes virales, à travers des vidéos-manifestes ou des mèmes humoristiques. Il n’est rien demandé aux membres, qui disposent d’une liberté totale dans leurs propos et peuvent entrer ou sortir du groupe à leur guise, puisque rien ne conditionne leur appartenance. Dans certaines circonstances, Anonymous peut avoir recours à un recrutement flash, afin d’incorporer toutes les bonnes volontés à une opération qui sera menée dans l’instant.

Cette politique d’ouverture permet au mouvement de renouveler en permanence ses membres et d’accéder à des profils et à des compétences très diverses. Anonymous a ainsi réussi à attirer des spécialistes en informatique, des juristes et des hackers, qui apportent leur expertise au mouvement. Les anonymous ont régulièrement recours à des attaques informatiques basées sur la multiplicité des effets et en particulier des attaques DDoS. Toutefois, ces attaques reposent souvent sur la seule concentration d’un grand nombre de participants répétant une action identique, exploitant ainsi les failles inhérentes au web participatif. Anonymous a ainsi pu procéder au hijacking de forums, de chats ou d’univers virtuels, saturer des serveurs ou encore truquer des votes en ligne.

Les anonymous sont également attachés au modèle open-source, partageant constamment des outils et des astuces pour mener leurs actions. Ainsi, les membres les plus doués en informatique ont à coeur de créer des programmes simples d’emploi et de les disséminer au sein de la communauté afin que chaque participant puisse reproduire un effet sur une cible commune. Cette pratique s’applique également aux manifestations dans le monde réel, qui sont organisées et planifiées dans des espaces collaboratifs, à grands renforts de schémas, diagrammes et tutoriaux librement partagés.

Le groupuscule fait la part belle à l’initiative individuelle, chaque membre étant libre de ses agissements et pouvant utiliser à sa guise le titre d’anonymous. Néanmoins, si l’action d’un participant se révèle impopulaire au sein du groupe, il peut rapidement devenir une cible et faire l’objet de sanctions diverses. Chaque proposition, qu’il s’agisse d’un nouveau manifeste ou d’une opération, est proposée à tous les membres en temps-réel sous la forme d’un nouveau mème. Très rapidement, la proposition est débattue et reprise par un nombre croissant d’utilisateurs qui marquent ainsi leur approbation, ou finit tout aussi rapidement aux oubliettes. Ce processus proposition-vote-action intégré dans un mème, permet de lancer une opération dans un temps très court, renforçant l’effet de surprise sur la cible choisie.

Sur le plan logistique, le groupe Anonymous ne dispose d’aucune ressource financière ou matérielle centralisée. Chaque membre est autonome et assure le financement de la part de l’opération qu’il est prêt à assumer. Certains choisiront de payer l’hébergement d’un forum, d’autres se déplaceront pour une manifestation et fabriqueront leurs pancartes, d’autres encore se contenteront de se connecter au bon endroit, au bon moment.

Bien qu’Anonymous ait mené des actes de hacking et des abus virtuels à la limite de la légalité, son action est avant tout basé sur la communication et les opérations d’influence. En usant de ressources limitées, ce groupe est en capacité d’atteindre presque tous les secteurs du web, tant par la communication virale et l’humour, que par le hijacking de sites entiers. Plusieurs de leurs opérations de communications particulièrement agressives ont également atteint les médias mainstream et en particulier les chaînes d’information, décuplant l’attention portée sur eux.

Dans le cadre de sa lutte contre l’église de Scientologie, Anonymous a également été en mesure de mobiliser ses membres lors de manifestations coordonnées à l’échelle mondiale, réunissant plusieurs milliers de participants, généralement masqués, encadrés par les forces de l’ordre. Au delà de la crise de relations publiques suscitée par ces manifestations au sein de la Scientologie, ces manifestations auraient également généré des coûts importants pour l’église, amenée à recruter des vigiles et des détectives privés.

Bien que des actions en justice aient été entreprises contre des membres présumés d’Anonymous, l’impact sur l’organisation n’aurait été que très limité, grâce à la politique d’anonymat généralisé et l’incitation à respecter les lois locales, dont les fondamentaux sont largement diffusés aux manifestants.

S’il est difficile d’évaluer la portée réelle des actions d’Anonymous, les méthodes employées par ses membres feront certainement des émules au sein des futures cyber-contestations. Ce mouvement informel né d’une private joke entre internautes a réussi à développer des tactiques et des outils qui lui ont permis de prendre de cours des entreprises et des institutions, en ne mobilisant que des ressources réduites. L’exemple d’Anonymous démontre qu’une utilisation ingénieuse des NTIC peut offrir un avantage incomparable à des mouvements contestataires, voire insurrectionnels.

À lire sur ce sujet :

Global Guerrillas (John Robb) : Anonymous , Anonymous Responds
Wired : Guilty plea in Anonymous DDoS Scientology attack
Susan Blackmore, The Meme Machine, Oxford University Press, 2000)
Michael B. Prosser, Memetics, a growth industry in US military operations

Première publication sur AGS (alliancegeostrategique.org) le 1er mai 2010.

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