13/03/2010

Barack et les bunkers

Le président Obama devrait prochainement se pencher sur un document préparé par ses conseillers de défense, baptisé Nuclear Posture Review, ce qui l’amènera à arbitrer plusieurs composantes de la stratégie nucléaire américaine, parmi lesquelles le programme RNEP, souvent qualifié d’arme nucléaire anti-bunker (nuclear bunker-buster).

La seconde guerre mondiale et la guerre froide sont connues comme deux périodes majeures dans la construction de bunkers et d’installations stratégiques enterrées. Cette pratique est un peu tombée en désuétude en Occident et nombreux sont les anciens bunkers et autres silos désormais laissés à l’abandon. On assiste toutefois à un développement préoccupant de ces installations par des nations d’Asie et du Moyen-Orient.

Des bunkers renforcés et des complexes souterrains seraient déjà construits en Iran, au Pakistan, en Chine, au Myanmar et bien sûr, en Corée du Nord. Ce savoir-faire n’est plus l’apanage des états et plusieurs groupes terroristes dont Al-Qaïda et le Hezbollah disposeraient de leurs propres bunkers, dont certains seraient particulièrement sophistiqués. Armes atomiques ou chimiques, missiles, postes de commandement, ou encore centrifugeuses nucléaires et autres leaders charismatiques figurent parmi les objectifs décisifs que renferment ces édifices souterrains. C’est dans le but d’atteindre ces cibles stratégiques que les Américains ont développé une gamme d’armes spécifiques, dont le fameux programme RNEP dont Barack Obama devra décider de la poursuite ou de l’abandon.


Le RNEP

Le concept de charge nucléaire anti-bunker remonte aux premiers essais d’armes atomiques, au cours desquels il fut observé que ces engins avaient la capacité de générer de larges cratères souterrains. Si certaines armes nucléaires ont été conçues sous la forme de bombes pénétrantes dès les années 40, leur capacité anti-bunker était généralement considérée comme un effet inhérent à leur puissance destructrice et non forcément comme une caractéristique essentielle de leur conception.

Ce sont sans doute les opérations aéroterrestres menées par les Américains à Tora Bora qui permirent au concept d’arme nucléaire anti-bunker de trouver un nouvel élan, sous l’impulsion de l’administration Bush. En effet, les forces américaines durent larguer plusieurs tonnes de diverses munitions sur les montagnes de Tora Bora pour atteindre leurs ennemis retranchés dans des cavernes, au cours d’une bataille dantesque où Oussama Ben Laden aurait réussi à prendre la fuite. Une étude conjointe du Pentagone et du département de l’énergie fut menée dès avril 2002 afin d’étudier la possible intégration d’une tête nucléaire B-61 dans une charge pénétrante. En 2003, un budget de 15 millions de dollars était alloué au programme baptisé Robust Nuclear Earth Penetrator (RNEP), avec pour tâche d’établir si les têtes nucléaires B-61 et B-83 pouvaient être suffisamment renforcée pour en faire des charges pénétrantes. Le programme, mené conjointement par le département de la défense, le DoE et le laboratoire d’armement de l’Air Force (AFRL), fit face à de virulentes critiques et à plusieurs amendements du sénat qui ralentirent sensiblement le projet.

Plusieurs objections furent opposées au RNEP, notamment un risque pour la dissuasion nucléaire en cas d’emploi d’une arme nucléaire qualifiée de « tactique », le risque de retombées radioactives, en particulier sur des populations civiles et surtout, l’inefficacité du système contre des bunkers renforcés. À la demande du gouvernement, le congrès finit par autoriser des travaux de recherche et développement dans la construction d’une charge nucléaire d’une puissance inférieure à 5 kilotonnes, dans le cadre du programme RNEP. Toutefois, plusieurs estimations indiquent qu’une arme nucléaire d’une telle puissance ne permettrait pas de détruire un bunker renforcé et correctement enfoui. De plus, le risque de retombées radioactives demeurerait important dans le cas d’une explosion à moins de 200m de profondeur. Depuis 2005, le programme américain d’arme nucléaire anti-bunker ne semble pas avoir connu d’avancée majeure.

Les alternatives non-nucléaires

Les États-Unis disposent depuis longtemps de bombes anti-bunkers à charges pénétrantes conventionnelles (BLU 116, BLU 109, SDB…), dont les capacités de pénétration sont estimées, pour les plus performantes d’entre elles, à 30-40m de terre et à moins de dix mètres de béton. Ces armes auraient atteint leurs limites d’efficacité au Kosovo, face à des bunkers renforcés et en Afghanistan contre des roches particulièrement denses.

Face à ce constat et avec la suspension du programme RNEP, les États-Unis ont relancé un programme conjoint de Northrop Grumman et Lockheed Martin connu sous le nom de « Big BLU », visant à produire une charge pénétrante de gros format. Le programme, financé par le gouvernement américain et mené par Boeing avec le concours de l’AFRL et de la DTRA (Defense Threat Reduction Agency) pris le nom de MOP (Massive Ordnance Penetrator). Le premier prototype de cette bombe de 13 tonnes, qui devrait à terme être emportée par les bombardiers B-2, fut testé en 2007 au Nouveau-Mexique. Le MOP (GBU-57) aura la capacité de pénétrer une épaisseur de 60m de béton renforcé, 40m de roche de densité moyenne et 8 mètres de béton hautement renforcé. Le programme MOP a connu une accélération en 2009, en raison d’informations indiquant la construction par l’Iran de bunkers modernes enterrés en profondeur, ainsi que l’accès par des ingénieurs iraniens à de nouvelles technologies de type « super-béton » très renforcé, à base de quartz et de fibres d’acier.


Lors de la conception d’une charge pénétrante anti-bunker, les ingénieurs doivent concilier la puissance de la charge explosive avec l’encombrement et la robustesse de la tête pénétrante de l’arme, tout en respectant la capacité d’emport de l’aéronef qui devra la larguer. Ainsi, il est difficile de développer une arme à la fois transportable, très pénétrante et suffisamment puissante pour causer des dommages notables à une cible souterraine. Dans cette optique, d’autres approches sont envisagées afin d’assurer la destruction de ces cibles, privilégiant l’attaque par des points vulnérables du bunker et l’emploi d’explosifs spéciaux, plus adaptés à de grands complexes souterrains.

Afin d’atteindre les portes de bunkers avec un angle d’attaque satisfaisant, l’US Air Force travaille actuellement à la construction d’une « bombe rebondissante » (skip bomb) : la BLU121/B, qui combine un corps d’ogive très résistant fait d’un alliage spécial (ES-1c) et une charge thermobarique de nouvelle génération (AFX-757). Les charges thermobariques présentent la particularité d’expulser un mélange hautement inflammable à haute pression qui, une fois enflammé, produit une onde de souffle destructrice qui se propage particulièrement bien dans les tunnels et autres espaces confinés. Des armes thermobariques plus classiques peuvent également être employées contre des bunkers en les pénétrant par des conduits affleurants à la surface du sol. Il en est de même pour des bombes à impulsion électromagnétique (EMP), qui permettent de rendre inopérants des systèmes informatiques et électroniques protégés dans des bunkers, leurs effets destructeurs se propageant par les points d’entrée indirects que constituent les câblages et les surfaces métalliques incorrectement isolés.

Les géologues à la rescousse de l’Air Force

Les attaques contre les bunkers nécessitent un important travail de reconnaissance et de planification. Cette tâche est rendue plus difficile alors que des pays comme l’Iran ou la Chine ont développé un savoir-faire de bon niveau dans le camouflage de leurs installations et dans l’enfouissement de leurs bunkers à grande profondeur. Le DARPA a initié plusieurs programmes de R&D pour faciliter la détection des bunkers les mieux protégés, basés sur des technologies dont la plupart sont déjà exploités par les géologues dans leurs travaux de prospection. Regroupés au sein du STO (Strategic Technology Office), ces systèmes en cours de développement emploient les techniques de gravimétrie, de détection sismique et d’imagerie électromagnétique.

Les États-Unis disposent déjà de plate-formes qui emportent des systèmes similaires, bien que destinés à d’autres tâches. C’est notamment le cas d’un appareil P-3 Orion modifié que possède une unité scientifique spéciale de l’US Navy. Connue sous le nom de VXS-1 (Scientific Development Squadron 1), cette unité est spécialisée dans l’étude océanographique, la cartographie maritime, la recherche radar et le développement de contre-mesures électroniques. Le VXS-1 dispose d’au moins cinq P-3 modifiés dont un appareil NP-3D dédié à la géologie terrestre et équipé d’un gravimètre, d’un magnétomètre, de capteurs d’imagerie hyperspectrale et d’un radar d’imagerie polarimétrique à synthèse d’ouverture (SAR). Cet appareil très particulier a été déployé à plusieurs reprises en Afghanistan avec le concours de l’USGS, afin de mener une étude géologique complète du sous-sol afghan. Capables de détecter des métaux et minéraux à grande profondeur, les outils de mesures embarqués par ce P-3 pourraient être en mesure de détecter des tunnels ou des bunkers.

Enfin, la miniaturisation de ces outils de mesure pourrait permettre leur emport par des drones, voir par des drones dits « furtifs », à l’instar du prototype RQ-170 Sentinel, observé sur la base de Kandahar en 2007 et 2009.

La poursuite de ces programmes sensibles, visant à réduire la menace que représentent les bunkers enterrés en profondeur, devrait offrir à terme une gamme de solutions en terme de détection et de destruction, constituant une réelle alternative au programme RNEP. Les difficultés de mise au point et les risques liés à l’emploi d’une arme nucléaire anti-bunker ne sont donc plus excusées par l’absence d’armements adéquats. Dans ce contexte, tout porte à croire que le président Obama pourrait abandonner définitivement le programme RNEP, au cours de sa révision prochaine de la posture nucléaire américaine.

Première publication sur AGS (alliancegeostrategique.org) le 13 mars 2010.

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