11/12/2009

La sécurité maritime et sa privatisation

Golfe d'Aden - CC D. AxeLes récents propos de représentants des armateurs français, parfois virulents, relancent le débat sur le recours par les professionnels de la mer à des sociétés de sécurité privées.

Deux interviews, l'une de Pierre de Saqui de Sannes, conseiller de l'armateur CMA-CGM, l'autre de Anne-Sophie Avé, porte-parole d'Armateurs de France, toutes deux publiées par Le Point, ont permis d'illustrer des avis tranchés et contradictoires concernant le recours à des sociétés de sécurité privées (SSP/PSC) ou sociétés militaires privées (SMP), en matière de sécurité maritime. Ces points de vue ne sont toutefois pas nouveaux et mettent en lumière la difficulté qu'éprouvent les armateurs à concilier stabilité des coûts et sécurité des navires.

La marine marchande et les flottes de pêche font face à la menace d'une piraterie contemporaine, en particulier en mer Rouge, au large de la Somalie et des Seychelles ou encore dans le détroit de Malacca. Les captures de navires et d'équipages par des pirates ont fait grimper le coût des assurances souscrites par les armateurs et les forcent à renforcer leurs mesures de sécurité. Le recours à un itinéraire maritime moins risqué n'étant pas toujours possible ou bien trop coûteux, les capitaines se voient contraints de faire appel à une protection, sous la forme d'une escorte assurée par un navire de guerre ou par la présence à bord d'équipes de sécurité, militaires ou gardes privés.

L'escorte fournie par une armada, à l'image de la CTF151 ou de EUNAVFOR, est une force principalement dissuasive, capable de prendre en chasse des pirates ou de dépêcher un hélicoptère vers un navire en danger. Les zones maritimes à sécuriser sont toutefois très vastes et il n'est pas rare de voir un navire commercial être capturé avant l'arrivée d'une frégate ou d'un hélicoptère. Une fois un navire aux mains des pirates, il fait l'objet d'une négociation pour l'obtention d'une rançon et parfois d'un assaut de forces spéciales, ce qui constitue un important risque financier, matériel et humain. La présence d'une équipe de sécurité à bord du navire vise à réduire le risque de capture et à éviter des pertes à l'armateur et à son équipage.

Les PSC mettent à disposition des armateurs des équipes de professionnels qui ont pour rôle, moyennant une rémunération conséquente, de sécuriser un navire et de le protéger, parfois activement, contre l'assaut de forces hostiles. Les mesures de protection prises par les gardes privés sont assez similaires à celles mises en œuvre par les militaires détachés par les armées nationales, telles que les équipes de protection embarquées (EPE) de la Marine nationale française. Ces mesures consistent d'abord en une formation rapide de l'équipage, à la mise en place de procédures de sécurité et au renforcement des défenses du navire: verrouillage des accès, installation de barbelés, grilles et/ou calfeutrage, création d'une zone refuge. En cas d'attaque, les équipes de sécurité mettent en œuvre une défense active en fonction de l'état de la menace: avertissements sonores et lumineux, manœuvre d'évasion, lances à eau, fusées éclairantes, tirs de semonce, tirs ajustés, voire destruction de l'embarcation hostile.

Si les PSC opèrent dans un relatif flou juridique et si certaines ont acquis une mauvaise réputation sur des théâtres d'opérations, elles font également l'objet de quelques clichés.

"Les gardes privés sont des mercenaires": Bien que les gardes privés exercent sans doute leur métier dans un but lucratif, la notion de mercenariat, plutôt péjorative, implique généralement une assez piètre moralité de la part de ceux qui reçoivent ce qualificatif. Les profils de ces gardes semblent assez variés, les compagnies de sécurité recrutant souvent d'anciens soldats ou policiers, mais également des agents de sécurité et des civils. La plupart de ces sociétés réclament un casier judiciaire vierge et imposent des critères de sélection rigoureux. Quant à la protection des navires, elle ne doit pas constituer une tâche particulièrement indigne, puisque confiée aux militaires des EPE.

"La présence de gardes armés à bord des navires pousse les pirates à plus de violence": Les gardes embarqués sur les navires de commerce font usage d'une large palette de contre-mesures face aux attaques des pirates, notamment des lances à eau, des avertisseurs sonores ou des coups de semonce. Les soldats embarqués à bord des navires commerciaux sont armés et ont déjà fait usage de leurs armes contre des pirates. Aucun bateau protégé par une EPE française n'a été capturé ou n'a eu à subir de blessé, les pirates préférant généralement fuir face à une riposte armée. Il faut également noter que tous les gardes privés ne sont pas armés et qu'ils ne semblent pas tous particulièrement téméraires, allant parfois jusqu'à quitter le navire en cas de capture.

"Les PSC qui opéraient en Irak sont celles qui gardent les navires": Les sociétés de sécurité privées les plus présentes sur le marché de la sécurité maritime sont pour la plupart spécialisées dans ce domaine et l'Irak offre assez peu de surface maritime à protéger. Les SMP qui opéraient en Irak et qui y ont parfois acquis une réputation sulfureuse, ne sont pas les plus recherchées sur ce marché, à l'instar de Blackwater qui peine à trouver des contrats pour sa petite flotte.

Au-delà des questions légales et éthiques, bien réelles, qui conditionnent le choix des armateurs à recourir ou non aux compagnies de sécurité privées, il existe un autre élément qui apparaît comme tout aussi déterminant, à savoir le coût. Le transport maritime traverse une période difficile et le principale armateur français, CMA-CGM, doit supporter le poids d'une dette de plusieurs milliards d'euros. Dans ce contexte, la protection des navires et de leur marchandises apparaît comme un coût supplémentaire, qu'il faut tenter de maintenir au plus bas. Le choix d'un autre itinéraire se révèle parfois inenvisageable sur un plan financier, l'application des recommandations de sécurité qui consistent notamment à traverser les zones dangereuses à pleine vitesse, augmente de manière importante la consommation en carburant des navires (un surcoût estimé à plusieurs millions d'euros/an) et le prix d'une seule équipe de gardes privés est estimé entre 5 000 et 30 000 dollars par jour.

La participation financière des armateurs pour s'assurer la protection des EPE de la Marine nationale, si elle existe, est difficile à établir et se révèle sans doute moins onéreuse qu'un contrat avec une compagnie privée. Quant aux frais liés à la présence d'une flotte de guerre française sur une route maritime risquée, ils sont assumés par l'État et donc in fine, par les contribuables.

À lire sur ce sujet: Aspirant M. Kouar (CESM) - Insécurité maritime entre forces navales et privatisation [PDF]

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